Lectures

Michel Serres, « Naissance du tiers »

« Il parvient à l’autre rive : autrefois gaucher, vois le trouvez droitier, maintenant ; jadis gascon, vous l’entendez francophone ou anglomane aujourd’hui. Vous le croyez naturalisé, converti, inversé, bouleversé. Certes, vous avez raison. Il habite vraiment, quoique avec douleur, le second rivage. Le pensez-vous simple ? Non, bien sûr, double. Devenu droitier, il demeure gaucher. Bilingue ne veut pas dire seulement qu’il parle deux langues : il passe sans cesse par le pli du dictionnaire. Bien adapté, mais fidèle à ce qu’il fut. Il a oublié, obligatoirement, mais il se souvient quand même. Le croyez-vous double ?
Mais vous ne tenez pas compte du passage, de la souffrance, du courage de l’apprentissage, des affres d’un naufrage probable, de la crevasse ouverte dans le thorax par l’écartèlement des bras, des jambes et de la langue, large barre d’oubli et de mémoire qui marque l’axe longitudinal de ces rivières infernales que nos anciens nommaient amnésies. Vous le croyez double, ambidextre, dictionnaire, et le voilà triple ou tiers, habitant les deux rives et hantant le milieu où convergent les deux sens, plus le sens du fleuve coulant, plus celui du vent, plus les inclinaisons inquiètes de la nage, les intentions nombreuses produisant les décisions ; dans ce fleuve dans le fleuve, ou la crevasse au milieu du corps, se forme une boussole ou rotonde d’où divergent vingt sens ou cent mille. L’avez-vous cru triple ?
Vous vous méprenez encore, le voilà multiple. Source ou échangeur de sens, relativisant à jamais la gauche, la droite et la terre d’où sortent les directions, il a intégré un compas dans un corps liquide. Le pensiez-vous converti, inversé, bouleversé ? Certes. Plus encore : universel. Sur l’axe mobile du fleuve et du corps frissonne, émue, la source du sens. »

M. Serres, Le Tiers-instruit, 1991, éd. France Loisirs, p. 26-7.