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Neikosophia

Aristote définit l’homme comme un animal politique. Cette définition suppose en l’homme l’animalité ainsi que son dépassement. Mais l’homme n’est pas le seul animal social, bien qu’il soit le seul à exprimer dans la politique sa nature sociale. Pour être un animal social, l’homme est nécessairement un animal politique. Sinon, Aristote nous dit encore que ce serait un dieu ou un animal. Et ne pouvant pas l’élever à cette animalité qu’il a dépassée, l’asocialité le réduirait au rang de divinité – à une simple idée, à une abstraction pure. Aristote ne nous dit-il pas plutôt que l’homme est le seul animal capable de haine et que c’est pour cette raison, car la physis ne fait rien en vain, qu’il a été doté d’une nature politique. Sans cette nature, le neikos triompherait. Or, le neikos s’exprime non dans l’animalité, mais dans la nature la plus profonde de l’homme. L’animal n’éprouve pas de haine, et s’il tue, c’est pour survivre. L’homme éprouve de la haine et quand il tue, c’est pour affirmer une intensité de vie qui va au-delà de la survie. Mais en tuant, il régresse, car en tuant, il n’ajouterait rien à la vie qui ne soit déjà dans la survie. Ainsi, le neikos est l’affirmation du divin dans la nature de l’homme – volonté de puissance. Quand le neikos triomphe – et ici on veut la victoire du neikos – l’homme réalise son essence la plus profonde et tout autre attribut qui accompagne son animalité disparaît devant le neikos. L’homme qui hait est semblable à un dieu – à Dieu ? – qui, en agissant ainsi, transcende son animalité. L’homme est un animal qui hait – dieu qui tue.

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L’amour présuppose le neikos. On aime ce que l’on ne hait pas ; en connaissant ce que l’on hait, il est donc possible d’aimer ce qui est objet d’amour. L’amour n’est donc possible qu’en tant que négation du neikos. Cependant, le neikos n’implique pas nécessairement l’amour en tant qu’expression contraire, car les conséquences de l’amour ne sont que de pures contingences. Or, seul celui qui a appris à haïr peut aimer avec une force égale et autant d’efficacité. L’amour de la vérité est donc la haine du mensonge. Celui qui aime la vérité a appris à la connaître négativement, par le mensonge, par l’illusion. Il faut d’abord connaître le mensonge – l’erreur – surtout en soi-même, pour être capable d’aimer autre chose que soi-même. Et puis, dans l’amour pour l’autre, produire de la haine envers soi-même. En d’autres termes, renoncer à la vérité par amour d’autrui – du mensonge.

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Le monde est généré par le neikos (le neikos est le principe du monde). Deux perspectives : transcendante, Dieu se hait en tant qu’abstraction et il créé le monde ; immanente, le monde lui-même se hait et change perpétuellement.